La chasse au trésor de Naalo la brigande

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Chapître Premier : Ahn'Qiraj

 

Le soleil mourrait dans l’est, et l’ombre de la taurène sur son talbuk hantait les dunes vers l’ouest, plusieurs fois sa taille. Un observateur se tenant debout en bas de la dune aurait vu une silhouette noire nimbée de lumière dorée, sur un fond de ciel orange. Le désert lui-même était une émeute de couleurs, d’ombres et de lumière. Un silence lourd pesait sur Naalo : même le son des sabots de son talbuk sur le sable était feutré. Elle savait que les énergies latentes des ruines agissaient encore, bien que mille fois diluées par les millénaires passés; elle n’allait pas pour autant se relâcher. Trop nombreuses sont les histoires de voyageurs retrouvés calcinés par un ancien mécanisme de défense, ou bien percés de trous par des flèches dissimulées dans les murs. Ici, dans le défunt empire Qiraji, Naalo s’attendait au pire encore…

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Ils dormaient de jour, sous une tente improvisée qu’un tailleur doué lui avait tissée à partir des étoffes gelées du Norfendre. Quand le soleil entamait sa longue et brûlante course à travers le ciel, Naalo étendait le tissu par dessus les cornes de son destrier, et elle s’allongeait sous ses pattes. La brave bête bronchait à peine avant de s’endormir. L’etoffe tisse-givre les protégeait des rayons les plus puissants, mais au fil des jours, Naalo sentait que les enchantements faiblissaient, le tissu se raidissait. Le soir, alors que la terre cuite et brûlante commençait à perdre de la chaleur, ils se mettaient en route, laissant une interminable trace de sabots derrière eux. Si un pisteur voulait les suivre depuis le refuge cénarien, il n’aurait aucun problème dans ce désert stagnant ou le vent était aussi inconnu que l’eau. De l’eau dont Naalo commençait à manquer gravement, pour elle et sa bête : le dernier puits datait de plus de quatre jours, et ses flasques d’eau avaient rendu leur dernière goutte ce matin.

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Cette nuit-là, leur voyage arrivait à bout, enfin. La chamane donna un dernier coup de sabots dans les flancs du talbuk épuisé, et ils débouchèrent près d’un temple. C’était là dedans que Naalo ferait fortune. Elle en était persuadée. Alors qu’elle rêvassait des fabuleuses richesses que devait contenir les murs antiques, son talbuk, lui, céda finalement à l’épuisement et la chaleur. Ses pattes cédèrent, et il s’effondra dans la sable brûlant, faisant valser sa maîtresse. La langue pendante, il respirait à peine, tandis que Naalo ramassait son chapeau et s’agenouillait devant lui.

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« Pauvre bête… »

C’était trop con, de faire tout ce chemin pour finalement mourir sur le parvis du temple. Naalo se gratta la crinière, perplexe, puis regarda sa main couverte de sueur. Puis, elle posa sa paume sur le cou du talbuk, et murmura une prière à l’élément de l’eau, pourtant si faible en ce lieu. Le peu d’humidité et d’eau dans son corps se transféra à sa monture en quelques secondes, et Naalo sentit sa gorge et ses yeux s’assécher considérablement. Il ne lui resterait que beaucoup moins de temps pour atteindre son but désormais, ayant donné le plus gros de ses réserves d’eau au talbuk. Elle traina le bestiau à l’ombre d’un pilier, et, puisant dans le reste de sa manne magique, elle le dissimula sous une illusion sablonneuse.

S’asseyant par terre, le dos contre un mur en roche noire, elle sortit une petite carte dessinée par un ermite nain à moitié fou rencontré à la lisère du désert. Il lui avait indiqué un chemin peu recommandable pour accéder à la chambre principale. Selon lui, l’accès principal aurait été détruit il y a des siècles, et Naalo n’avait aucune raison de ne pas le croire : ses recherches avaient démontré la même chose. Seulement… ce chemin secondaire consistait à chercher la vieille pondeuse fossilisée…

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… et remonter dans le corps défunt du dieu très ancien par l’estomac, puis trouver un moyen de grimper dans l’œsophage pour sortir par sa bouche. Une partie de plaisir, quoi.

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« Dégueulasse. »

Les sucs digestifs se trouvaient encore là, et de surcroit étaient encore dangereux : en laissant une touffe de poils tomber dans la mare verte au sol de l’estomac, des bulles dégagèrent une odeur nocive avant que le liquide n'engloutisse les cheveux. Prenant soins de marcher sur la paroi fossilisée, Naalo inspectait l’orifice de l’œsophage, situé beaucoup plus haut. Finalement, elle trouva une technique rigolote et plutôt intelligente pour l’attendre : les nerfs de l’estomac étant encore semi-actifs, elle titilla la paroi avec un sort de foudre, pour forcer les tissus à vomir, propulsant la taurène vers le haut. Ceci attira notamment des lucioles des recoins sombres du temple, dont une téméraire qui l'accompagna jusqu'en haut.

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Une heure plus tard, couverte de sucs et de spores, Naalo fit irruption de la bouche de C’thun, mort il y a quelques années après les efforts de héros de l’Alliance et de la Horde. Son énergie maléfique baignait encore la salle, et Naalo ne s’attarda pas. De plus, le dieu avait beau être vaincu, les armées insectoïdes des Silithides étaient inexpugnables de la ruche. Et quels autres terribles secrets pouvaient contenir ce temple? Non, il ne fallait surtout pas s’attarder. Naalo s’avança dans les couloirs sombres et déserts, aux aguets du moindre bruit de pattes chitineuse sur la pierre du sol. Selon sa petite carte artisanale, le chambre du trésor devait se trouver pas trop loin…

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Elle s’effondra sur les genoux. Ses rotules protestèrent de douleur, mais ce fut la déception qui envahit son esprit. Les enfoirés. Pas même une petite coupe en or dans la grande salle vide. Le ciel étoilé la narguait derrière la grille, scintillant comme s’il avait volé les pierres précieuses qui jadis ornaient chaque centimètre de ce dôme. La chamane n’avait même plus assez d’eau dans son corps pour pleurer. Son chapeau gisait à terre, lancé d’un geste rageur contre les pierres en jade du « T » au milieu de la salle. Enfin, après un quart d’heure de misère et d’apitoiement sur son sort, Naalo se ressaisit, et chercha une issue. Elle s’agrippa à l’envers de la grille, vers un trou dans le grillage. Probablement celui qu’avaient fait les pilleurs arrivés avant elle. Se hissant par la seule force des bras, elle balança ses jambes en dehors, puis de releva avec hésitation. La lune donnait un aspect violacé aux pierres du dôme. Dépitée, la chamane envoya un cri télépathique au talbuk, pour lui signaler de venir au pied du temple l'attendre. La mort dans l'âme, pas même réconfortée par la petite luciole qui l'accompagnait désormais, Naalo entreprit de descendre et glisser le long des blocs de granite violet, condamnée à rester pauvre encore et toujours.

Le chemin du retour au manoir serait long, vide et sec...

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Chapitre Second : L'Œil d'Aman'thul

 

Le père des Titans prit une grande inspiration, et souffla une nuée de bronze sur le museau du jeune Dragon, Nozdormu. Les écailles et la peau de celui-ci virèrent de brun à une couleur d’or terni. Nozdormu ouvrit ses yeux, mais il ne voyait plus le Titan devant lui: à son regard s’offraient les multitudes d’éons et d’époques de notre monde.

Le Père du Panthéon tendit la main, et un miroir de bronze poli à la perfection y apparut. D'un geste lent et mesuré, il le brisa en six fragments acérés.

“Mon miroir est brisé, Aspect du Temps. Seul toi possède le pouvoir de voyager et de protéger les couloirs et les méandres du Temps sur Azeroth, à présent.”

Ce-disant, le titan jeta les bris de bronze aux quatre coins de la planète, perdus à tout jamais.

Runes d'Uldaman traduites, ch. 4, p.139, Bibliothèque de Forgefer

Naalo avançait dans la pénombre, les yeux fixés vers le haut, sur les runes des grands anneaux qui circonscrivaient l'antique rail. Depuis des heures, lui semblait-il, elle marchait à pas ferme, vers... vers quoi, au juste? Elle ne se rappellait plus comment elle était arrivée ici. Mais une intuitions lui disait d'avancer encore, vers les crépitements et la lumière au fond du tunnel.

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Enfin, elle déboucha, les yeux écarquillés, dans une salle avec six tubes de lumière blanche éclatante, pure comme la neige matinale des Grisonnes. Le crépitement prenait la forme de jaillissements de lumière depuis ces tubes autour des rails, mais les grands anneaux de bronze semblaient arrêter l’énergie destructrice telle une cage cylindrée autour d’elle. Elle eu soudain l’envie de grimper inspecter les runes sur les anneaux de plus près.

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Sortant un grappin, elle chercha un accroc sur une des plateformes. Une… deux… trois rotations, et le grappin vola juste, se coinçant dans une creux de la pierre (ou du métal, Naalo n’arrivait pas à distinguer de quoi étaient faites les parois de cet endroit lugubre). Les muscles en feu, Naalo se hissa sur celle çi, puis la suivante. Son chat noir commençait à miauler, alors elle le fit sortir du sac vert qu’elle portait en bandoulière. Il se lécha les pattes, puis le cul et lava ses oreilles, et enfin s’assit sur la plateforme, les yeux plissés contre la radiance des tubes de lumière. La chamane entreprenait de juger la distance pour sauter sur un des anneaux sans perdre l’équilibre. Bizarrement, ici, les éléments étaient silencieux. Pas même une murmure de l’élément du vent, qui pourtant savait s’insinuer partout. Au final, elle dût utiliser son micro-parachute pour atterrir avec précision sur l’anneau de bronze.

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Elle s’agenouilla dessus, et passa sa main sur les antiques runes, gravées il y a des millénaires par des machines dont elle ne pouvait même imaginer l’existence… en les effleurant, un crépitement assourdissant envahit le couloir, et Naalo retire sa main brusquement, choquée par la décharge d’énergie. Autour d’elle, un halo d’électricité bleutée se forma, hérissant ses poils et faisant vibrer ses dents de manière intolérable. Petit à petit, dans cette prison de lumière, elle commença à monter… La douleur dans sa mâchoire l’empêchait de crier. Elle allait mourir, il n’y avait pas d’autre échappatoire à cette douleur…

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« TROUVE LES SIX FRAGMENTS »

Naalo sursauta dans son sommeil, les paupières encore à moitié collées ensemble par le mucus de nuit dans ses yeux. Elle se les frotta vigoureusement, mais l’image des runes, qui avaient épelé ces mots cryptiques restèrent imprimés dans sa rétine pendant quelques secondes. Dehors, l’air chaud du désert de Tanaris tentait de percer les défenses amoindries de sa tente en tisse givre. Mais il ne leur restait plus qu’une journée de calvaire avant d’atteindre Gadgetzan, et ses flasques d’eau étaient encore pleines d’eau tiède du dernier puits. Son talbuk grogna dans son sommeil, s’ébrouant et faisant bouger la tente.

Quel rêve étrange…

 

Chapître Troisième : Vashj'ir

« Naalo… »

La chamane avait le regarde plongé dans l’horizon, comme si elle tentait de s’y perdre sans bouger son corps. Assise sur la côte sauvage des Marches de l’Ouest, l’océan méridional d’Azeroth lui soufflait son nom dans la brise, comme pour l’attirer dans les vagues. Cela faisait un mois qu'elle avait quitté Tanaris, et chaque nuit, quelque soit son rêve, il se terminait toujours par une voix basse et terrible lui implorant de "trouver les six fragments", elle avait espérer que ceci s'arrêterait en venant dans les royaumes de l'Est, mais en vain.

Une mouette jacassa quelque part dans le tableau de nuages. Un bruit d’herbe sèche se faisant piétiner se fait entendre derrière elle, et Gamhea le Réprouvé, la peau aussi sèche que l’air marin, arriva dans son champ de vision et s’assit près d’elle.

« Alors, cette expédition sous-marine? On la fait ou on la fait pas? »

Les réprouvés ont une voix étrange et unique à chaque individu. Celle de Gamhea donne une impression d’huile s’écoulant dans une amphore remplie de graviers. La Taurène s’ébroua, et se gratta la crinière, les pensées ailleurs.

« Allons-y. »

* * *

« Naalo… »

Du bleu. Elle ouvrit les yeux, puis les referma aussitôt. Le sel marin brûla contre sa cornée. Elle murmura une demande à l’élément de l’eau, et ses yeux furent soudain englobés par deux bulles d’air. Un spectacle hallucinant s’offrit à elle: une émeute de couleurs dans ces eaux cristallines, de coraux iridescents et d’algues plus vifs les uns que les autres. Elle bouga un bras, et une envolée de méduses spectrales s’éleva gracieusement autour d’elle, dérangées par les mouvements de la Taurène.

Elle se releva, hésitante et les jambes pas tout à fait synchronisées avec les commandes de son cerveau. Cette eau était très étrange… aqueuse mais très légère, n’empêchant pas les mouvements rapides. Deux immenses dômes d’air et un long tube vertical, légèrement miroités, se dressaient au loin.

Elle escalada un corail géant et très tranchant, qui avait adopté au cours de sa vie une forme de cerveau géant, et inspecta les alentours. Ceci doit être le fabuleux Trône des Marées, domaine de Neptulon.

Prenant soin de ne pas abîmer les coraux, elle se mit en route à la recherche de Gamhea. Petit à petit, alors qu’elle marchait, les souvenirs de comment elle est arrivée ici lui reviennent ; d’abord un mince filet, puis une véritable vague d’évènements. Ils étaient aux abords de Vashj'ir, quand un terrible son aigu résonna dans les eaux, provoquant un mal de crâne phénoménal aux deux explorateurs. Avant de perdre connaissance, Naalo avait vu des ombres dans la pénombre de l’océan, et un trident de naga. Elle arpenta les hauts-plateaux, croisant une faune exotique et une flore remarquable, toujours baignée par la lumière bleutée de l’endroit. Pourtant, il devrait faire nuit-noire ici: elle se trouvait quand même sur le fond océanique, où la lumière était normalement inconnue. Mais ici, elle voyait clair comme jour: deux immenses poissons préhistoriques flottèrent silencieusement devant elle, sans lui accorder d’attention; une algue araignée étendait sa toile pour acquérir sa nourriture; des coraux cerveaux bleus poussaient dans les sable blanc fin qui recouvrait le sol.

Ayant soudain un doute, elle prit une profonde inspiration et sauta de la falaise. Avec une adresse inouïe, elle réussit à dégager son parachute et tomba doucement dans l’eau légère, presque gazeuse, de cet endroit magnifique. C’est là qu’elle aperçut un tunnel construit de roche molle, à cheval sur deux formations coralliennes qui ressemblaient à des champignons géants.

Au gré de ses pérégrinations dans cet univers aquatique et fabuleusement coloré, elle tomba sur le cadavre inconscient du Réprouvé. N’ayant pas la possibilité de lui lancer de l’eau froide pour le requinquer, elle opta pour un choc de flammes qui fit instantanément bouillir l’eau autour de son corps. Gamhea sursauta, puis ses poumons morts s’acclimatèrent à l’environnement avant qu’elle puisse lui donner de la respiration sous-marine.

« Où qu’on est? Les nagas? Les élémentaires d’eau? C’était les tiens? »

« Les élémentaires d’eau? Tu divagues mon vieux, je suis chamane du feu moi. »

Gamhea se gratta la tête, puis serra la main de Naalo. Une de ses dernières visions avant de tomber inconscient s’afficha devant les yeux de sa pensée:

Ils se regardèrent, l’incertitude lisible dans leurs traits. Il leur fallait de la hauteur pour rejoindre les courants marins chauds verticaux qui remontaient des débris à la surface. Ils entreprirent d’escalader les champignons géants par l’intermédiaire des petits champignons verts qui poussaient sur leurs pieds. Une heure et moult efforts plus tard, c’était gagné: ils allaient pouvoir se parachuter dans les courants chauds et remonter à la surface.

Alors que l'eau tiède lui caressait le visage en remontant, se transformant peu à peu en eau normale et mouillante, Naalo entendit une dernière fois la voix de l'océan:

« Le chemin débute… dans le Sanctuaire du Rouge »

 

Chapître Quatrième: Les Pétales Cramoisis [partie 1]

« Mais si j’te dis. On marche dans la bonne direction depuis des jours. C’est toi qui n’sais pas te repérer. Regarde, les cônes de glace à la Gilnéene, là. Ils sont sur ma carte. »

Gamhéa referma sa carte, poussant un soupir rocailleux dans sa gorge rêche. Naalo demeurait sceptique. Cela faisait trois jours qu’ils marchaient dans cette terre fracturée, torturée, à la teinte pourpre. On racontait que le sang vieilli de centaines de milliers de dragons-rouges venus mourir ici avait déteint sur le sol. Gamhéa, bien entendu, avait voulu goûter la terre sèche et avait conclu que c’était bien le cas, du moins sur l’endroit où ils se trouvaient à ce moment. Naalo regarda en direction desdites montagnes, et constata en effet qu’elles étaient sculptées en spirales ascendantes.

Même si Gamhéa avait raison, cela n’était guère une bonne nouvelle. Ils étaient encore plus loin du Sanctuaire qu’ils ne le pensaient. Elle leva les yeux pour contempler les nuages roses du matin. Tous soufflaient et s’étiraient en direction de quelque chose, vers l’est. Ou plutôt, tous flottaient dans la même direction: l’immense arbre aux feuilles rouges qui se dressait au centre de l’endroit le plus sacré pour les dragons rouges d’Azeroth.

Elle remonta en selle sur son talbuk, lui caressant la crinière de manière absente, la tête toujours un peu dans les étoiles. De son côté, Gamhéa démarrait sa bruyante motobécane, envoyant un nuage de fumée grise striée de rose dans l’air rougeoyant. Son jerricane de pétrole gobelin était à moitié vide. Quant au talbuk, il vivait entièrement des noix et herbes séchées énergétiques que Naalo lui donnait à manger… la végétation ici se résumait à quelques mousses hardies poussant à flanc de montagne, dans l’ombre éternelle des versants nord. Ils se remirent en marche, longeant un étroit précipice qui saillait de la montagne. C’était un chemin dangereux, mais les pneus anti-dérapage de la moto fonctionnaient bien, et le talbuk quant à lui avait passé le plus clair de son enfance sur des pentes aussi raides que celle-ci.

Ils arrivèrent à un bord du monde plus vite qu’ils ne le crurent, et furent contraints de rebrousser chemin. Ici, une magie arrêtait le terrain net, révélant l’immensité du ciel qui les entourait, aussi bien en bas qu’en haut. Une moitié de cratère remplie de mousses rampantes; des terrains accidentés et fracassés… la terre ici avait souffert, et Naalo ne put s’empêcher de constater avec surprise qu’il n’y avait pas de lave qui en surgissait des entrailles. Gamhéa avait trouvé un chemin pour avancer sans tomber dans la faille, alors qu’elle rêvassait derrière.

Elle le rejoignit, puis s’arrêta à ses côtés pour contempler, bouche bée, le spectacle qui s’offrait devant eux. Une plaine d’herbe bleutée, ondée de rosée matinale, s’étirait presque à perte de vue, avant de redevenir montages au loin.

« On y est, tu crois ? » demanda la Taurène. « Non. Il manque l’arbre et les dragons, cocotte, » répondit le Réprouvé, sardonique.

Ils se décidèrent d’y descendre en parachute, dans l’espoir de trouver de l’eau et de la nourriture pour le talbuk. Naalo et Gamhéa sortirent leurs parapentes de leurs sacs, les arrangèrent comme il fallait, puis vérifièrent chacun les nœuds de l’autre. Satisfait, ils prirent de l’élan. Naalo murmura quelques mots en prière, et une forte brise s’éleva derrière eux. Son souffle se raccourcit. Chaque battement du cœur sonnait comme un coup dans ses tempes. Ils échangèrent un dernier regard, puis s’élancèrent dans le vide au terme de trois pas calculés.

Une fois atterris, ils s’affairèrent à replier et ranger les toiles de soie (certes un peu rafistolées et abimées, mais toujours très solides et respectables). Gamhéa jeta un coup d’œil aux alentours.

« - Ton talbuk saura nous r’joindre?
- Oui. Il trouvera un chemin qu’il peut négocier tout seul, sans moi sur son dos.
- Il se fait tard. On devrait trouver un endroit pour pioncer.
- D’accord. »

En effet, le ciel s’assombrissait, toujours en gardant cette lueur rose surnaturelle dans l’est, qui bientôt serait la seule source de lumière dans le ciel. Ils grimpèrent dans la motobécane dépliable de Gamhéa (une vraie merveille de l’ingénierie) et se mirent en route vers un endroit où il pourrait y avoir de quoi s’abriter. Naalo, perdue dans ses pensées, sursauta quand un pétale rouge cramoisi virevolta dans son museau. Elle le choppa au vol avant que l’air de la moto ne la souffla plus loin, et le contempla.

Ne trouvant pas d’endroit abrité, ils se couchèrent près d’un carré de mousse verdâtre, et la nuit s’avéra plus longue et silencieuse que toutes les autres. L’absence de bruit aux alentours rendait chacun des leurs aussi sonores qu’un coup de fusil. Au final, pendant son tour de garde, Naalo alluma un feu avec des mousses, pour que le crépitement couvre le son de respiration sifflante du réprouvé. Ce n’était pas très malin, d’allumer un peu comme ça sur une plaine, mais Naalo était persuadée qu’il n’y avait pas d’âme qui vive à des centaines de lieues aux alentours.

Elle regarda le pétale rouge, et remarque qu’il avait chauffé. Prise d’une inspiration, elle le plaça dans les braises du feu de mousses. Un léger grésillement se fit entendre, et des lettres en draconique apparurent sur la fine membrane de la feuille. Naalo, éberluée, se précipita sur son sac pour en extraire un calepin en velum et un charbon de dessin, sur lequel elle s’empressa de recopier les symboles ardents. Au bout d’un moment, la feuille se consuma, et le feu s’éteignit avec un éclair rose. Dans la soudaine obscurité, Naalo fut prise d’une fatigue soudaine, et s’endormit.

Au petit matin, Gamhéa secoue la taurène de son sommeil.

« C’est toi qui a fait un feu? Imbécile. »

Naalo lui raconta ce qu’il s’était passé et lui montra ses copies des lettres de draconique. Aucun des deux ne savait le lire. Ils reprirent leur route, et rencontrèrent le talbuk de Naalo en train de paître quelques herbes bleues cinq minutes plus tard.

Ils franchirent le col de Namhéa, nommé ainsi car ils n’avaient rien d’autre à faire. Naalo sentit un légère brise, qui n’était pas de sa création, lui caresser la crinière, et elle poussa le talbuk le long d’un crète, pour découvrir un petit dragonneau rouge qui s'enfuit vers les frondaisons rouges des arbres en contrebas, surprit et dérangé par les deux voyageurs.

Ils y étaient parvenus. Naalo se doutait que la brûlure du pétale avait joué un rôle dans leur découverte rapide du sanctuaire. Ici, la magie crépitait à même le sol, et il se pouvait très bien qu’ils aient erré des semaines dans ce labyrinthe de monts et de vallées, sans jamais trouver d’issue. Arrêtés au sommet du grand pic qui surplombait le sanctuaire, ils savourèrent leur victoire sur la montagne. Maintenant, il fallait trouver un dragon qui pourrait leur dire où trouver les 6 fragments, et pourquoi on les avait choisi pour cette tâche...

[Suite prochainement (enfin c'est l'auteur qui le dit) ]